Francis Ponge

Si je m’en frotte les mains, le savon écume, jubile…

Plus il les rend complaisantes, souples,

liantes, ductiles, plus il bave, plus

sa rage devient volumineuse et nacrée…

Pierre magique !

Plus il forme avec l’air et l’eau

des grappes explosives de raisin

parfumée…

L’eau, l’air et le savon

se chevauchent, jouent

à saute-mouton, forment

des combinaisons moins chimiques que

physiques, gymnastiques, acrobatiques…

Rhétoriques ?

Extrait Francis Ponge, Le Savon, Gallimard, p.17

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Le savon a beaucoup à dire. Qu’il le dise avec volubilité, enthousiasme. Quand il a fini de le dire, il n’existe plus.

Extrait Francis Ponge, Le Savon, Gallimard, p.18

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Puisque pour commencer, il faut toujours rompre quelque chose, ne serait-ce que le silence, rompons donc, froissons et jetons au panier tout note ou brouillon de papier empreint du faux goût ordinaire aux enveloppes de l’objet… Saisissons-le tout nu.

Et d’abord s’il se présente neuf sous deux formes principales : cube (ou parallélépipède) ou forme ovoïde, notons, au sujet de ces deux formes, que l’une tend vers l’autre, la première ne se conservant pas aisément (si elle en plus convenable pour l’emballage, le placement et l’expédition en boîtes, caisses et wagons) et le moindre usage la faisant, aussitôt, insensiblement tendre vers la seconde. Celle-ci au contraire, aussitôt obtenue, se conserve, se parfait peu à peu, se perpétue grâce à l’érosion même.

C’est d’ailleurs la forme prédestinée de note objet (cette forme ovoïde) parce qu’elle à des vertus de fuite, de succès, je veux dire de sortie hors des mains lorsqu’elle a fini d’être utile.

Extrait Francis Ponge, Le Savon, Gallimard, p.64

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